Une précision absolue pour un son parfait

Une précision absolue pour un son parfait

Patience, instinct et précision : tels sont les maîtres mots de Peter Erben, luthier de son état, qui exerce dans la plus pure tradition des maîtres italiens.

Du sang de dragon ?  Parfaitement.

Voici l’un des principaux ingrédients de l’épais vernis dans lequel Peter Erben trempe son pinceau sous nos yeux incrédules. Notre luthier nous rassure bien vite : personne, en réalité, n’a péri pour recueillir cette essence exotique. Le sang-dragon est en effet la résine d’une plante que l’on trouve surtout dans l’archipel de Socotra, un groupe d’îles situées à l’est de la Somalie, et que les botanistes appellent Dracaena cinnabari, littéralement « le dragonnier rouge vermillon ». Pas question pour Peter Erben de se passer de cette résine à la somptueuse robe rouge sang !

Alors que son ouvrage paraît quasiment achevé, l’artiste applique son pinceau imbibé de vernis dense par des traits minutieux, presque empreints de tendresse. Cela fait déjà près de trois mois qu’il travaille sur cette pièce, pourquoi céder maintenance à l’impatience ? D’autant que cette étape, dont l’intérêt semble à première vue purement esthétique, contribue également de manière non négligeable à la qualité ultérieure du son. Le maître luthier doit poncer puis peindre chaque nouvel instrument jusqu’à dix fois pour l’affiner à de nombreux égards : ces opérations lui confèrent une couche protectrice, soulignent les délicates veinures du bois, lui donnent sa couleur rouge flamboyant, mais aussi et surtout, influent incontestablement sur la qualité du son.

D’après les experts, il est très probable que la sonorité exceptionnelle des violons les plus célèbres au monde s’explique notamment, et ce en grande partie, par la façon dont Antonio Stradivari traitait le bois. Le plus grand luthier de tous les temps aurait ainsi concocté un vernis idéal permettant aux instruments de produire des sons ni trop étouffés, ni trop aigus voire stridents, mais à la fois brillants, clairs et pleins, comme venus d’un autre monde. Un mauvais vernis, poursuit Peter Erben, peut au contraire ruiner le meilleur instrument. D’où le secret qu’entretiennent les maîtres en la matière au sujet de leurs recettes personnelles. Autrefois chargé de cours de lutherie à Riva et Ascona, Peter Erben nous dévoile toutefois les ingrédients les plus courants : il s’agit de résines telles que l’ambre, la myrrhe, l’encens, la colophane, la propolis (aussi appelée « résine des abeilles »), ainsi que différentes huiles essentielles. De quoi expliquer les effluves entêtants qui flottent dans son atelier, situé dans le quartier munichois de Maxvorstadt.

L’atelier de Peter Erben est logé au troisième étage d’un bâtiment ancien, au coin de l’Augustenstraße et de la Gabelsbergerstraße. Tandis que des étudiants avalent des hamburgers en quatrième vitesse au fast-food du rez-de-chaussée, une atmosphère nonchalante règne deux étages plus haut. Et pour cause : un bon violon prend toujours son temps pour venir au monde, en contrepartie de quoi il survivra sans difficultés à plusieurs générations. S’ils sont aujourd’hui près de quatre fois centenaires, les célèbres violons signés Stradivari continuent ainsi à enchanter les visiteurs des salles de concert, lorsqu’ils ne croupissent pas dans les coffres de collectionneurs. Mais ne nous égarons pas. Alors que Peter Erben tient sa toute nouvelle création dans un rayon de soleil oblique, produisant ainsi de somptueux jeux de lumière, son fils Martin, lui aussi maître luthier et formé à la célèbre école de fabrication d’instruments de musique de Mittenwald, donne une nouvelle jeunesse à un violon restauré datant de 1790. Les Italiens ont érigé cet artisanat au rang d’art divin : ce sont eux, à qui les familles Amati et Guarneri, originaires de Crémone, ont octroyé le rang de rois incontestés de l’art de la lutherie, qui ont baptisé d’« âme » la barre d’harmonie du violon. Martin coince le petit tourillon de bois entre la table et le fond du violon à l’aide d’une « pointe aux âmes ». Cet instrument courbé à deux endroits et qui possède une extrémité aiguisée et l’autre plate semble tout droit sorti du cabinet d’un dentiste.

S’il déplaçait l’âme, ne serait-ce que d’une fraction de millimètre, Martin explique que le timbre de l’instrument s’en trouverait profondément modifié. Pour faire simple, les musiciens désignent, par le terme de timbre, la façon dont le violon réagit au frottement de l’archet. Est-ce une opération simple ou délicate ? « Les solistes préfèrent les timbres secs », explique Martin en jetant un œil à travers l’une des deux ouïes en forme de f. Les chercheurs ont démontré que ces orifices typiques des instruments à cordes, comme les violons, les altos ou les violoncelles, jouaient aussi un rôle sur la qualité sonore. Satisfait du placement de l’âme, Martin demande toutefois à son père de le contrôler, par mesure de précaution. La nanotechnologie et la mesure au laser ont beau s’être démocratisées, rien ne vaut l’avis d’un maître luthier chevronné ! Une question nous taraude : n’a-t-on jamais les mains qui tremblent quand on restaure des instruments si précieux ? Il n’est en effet pas rare que l’équipe travaille sur des instruments valant plusieurs centaines de milliers d’euros. Père et fils sont du même avis : la peur a tôt fait de céder sa place au respect.

Revenons-en à la barre d’harmonie : ce petit morceau de bois montre bien toute la complexité de l’art de la lutherie. Car pour obtenir un violon de qualité, il faut assembler d’innombrables éléments. En voici les plus connus : une caisse d’environ 30 cm de long composée d’un fond et d’une table (deux éléments bombés) et de parois latérales (éclisses), un manche se terminant par une volute et le chevalet, sur lequel sont tendues quatre cordes. Mais il faut plus de 500 opérations pour permettre à la reine des salles de concert d’exprimer pleinement sa remarquable palette de sonorités. Ces tâches réalisées à la main n’ont guère changé depuis l’âge d’or de la lutherie, entre 1600 et 1750, époque à laquelle Stradivari, notamment, révolutionna cet art. Peter Erben, qui a déjà fait partie du jury du concours international de lutherie de Crémone, précise qu’il s’agit moins de la quantité d’étapes que de la précision de leur exécution. « La technique de fabrication des violons est incroyable », ajoute Martin. Pour illustrer son propos, le jeune luthier insère une table de violon fraîchement découpée dans un « comparateur » : à l’endroit le plus épais, l’outil indique moins de 4 millimètres. Or, les cordes exercent une pression pouvant facilement atteindre les 10 kilogrammes. Là encore, l’âme aide l’ensemble à résister à cette charge, puisque la barre d’harmonie transmet une partie de la pression de la table au fond.

Outre la précision de l’artisan, la qualité du matériau joue aussi un rôle clé. Peter Erben fabrique les tables de ses violons dans du bois d’épicéa vieux de 300 ans et provenant du Tyrol du Sud. Il est allé lui-même abattre trois arbres dans la forêt en 1989, peu avant Noël et pendant la lune décroissante ! Franconien d’origine, il est convaincu que la lune exerce une influence sur les apports en sève et en minéraux et, partant, sur la densité du bois des arbres. Le fond des violons est réalisé à l’aide d’érable bosniaque ancien. Bûche après bûche, le bois s’entasse dans une sorte de pièce de passage et d’entreposage dissimulée par une vitrine en verre regorgeant d’ouvrages spécialisés. On s’imagine sans peine que, dans cet ancien appartement au parquet grinçant, un rejeton de la société bohème munichoise ait pu un jour prendre des cours de violon.

Aujourd’hui, les meubles bourgeois ont disparu au profit de trois fauteuils de cinéma dans l’espace d’accueil, tandis que les peintures de grande valeur ont cédé leur place, aux murs, à des dizaines de violons. À gauche de Peter Erben, d’autres outils attendent d’être utilisés : ciseaux à bois, presses de serrage, lousses, véritables rabots de toutes dimensions, si l’on peut encore parler de dimensions pour des modèles pas plus grands qu’une phalange. Les machines sont pour ainsi dire inexistantes dans l’atelier, à l’exception notamment du tour d’un horloger que Dominik utilise justement pour monter des perles de nacre sur des chevilles de violoncelle. L’équipement technique le plus sophistiqué de l’atelier est visiblement son lecteur de CD, qui joue tour à tour des morceaux de Django Reinhardt ou encore d’Anne-Sophie Mutter.

Des sons parviennent aussi d’une autre pièce : car une fois le travail manuel terminé, place à l’écoute. Jamais un violon n’offre un son parfait après le premier assemblage. Les luthiers sont donc les premiers à en jouer pour épier chaque fausse note. S’ensuit l’étape de l’ajustage. Fils d’un commerçant originaire de Bubenreuth, Peter Erben est né en 1952 au cœur du monde franconien de la fabrication d’instruments à cordes frottées et pincées. Enfant, il jouait déjà au milieu des instruments de la boutique de son père, avant de se consacrer à leur fabrication. Aujourd’hui, il dépèce un violon tout récemment assemblé afin de raboter les très fines couches de bois à divers endroits. Chaque minuscule morceau modifie la palette de sons de l’instrument. Cet exercice de patience, quête minutieuse de la perfection, est suivi par un nouveau collage réalisé suivant une étape semblant tout droit sortie du manuel de l’apprenti alchimiste. Peter Erben prépare sa colle naturelle à l’aide notamment d’ichtyocolle, une substance provenant de la vessie natatoire d’une espèce d’esturgeon.

L’heure tourne dans l’atelier, et il est maintenant temps de déjeuner. Dominik est allé acheter des bretzels après avoir installé ses chevilles nacrées sur un ancien violoncelle, et convie tout le groupe à table. Ruben Defendi met de côté un manche tout juste restauré. Peter Erben pose ses lunettes, referme son récipient à colle et abandonne son violon à l’étape du séchage. Martin s’interrompt lui aussi : après une bonne pause, il ne sera que plus à même de courber à la perfection le manche du petit bijou qu’il doit restaurer. Rien ne sert de se laisser distraire par la faim. Car si les cordes ne sont pas correctement tendues, le violon produira des sons stridents ! Mais alors que nous nous taisons pour entamer notre collation, nous découvrons inopinément la remarquable musique que peut aussi offrir cet instrument : un client bienheureux vient de récupérer son instrument réparé des mains de la jeune luthière Carola Berbuer et se lance dans un solo improvisé. Joie, belle étincelle divine, quel métier !

 

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